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L’idée de créer un corridor humanitaire en Méditerranée a été émise par un certain nombre d’associations autour des commémorations du naufrage du 3 octobre 2013 au large de Lampedusa.

Concrètement, il s’agirait de mettre en place pour les personnes victimes de crises politiques et humanitaires graves – comme les Syriens ou les Érythréens – des moyens sûrs de parvenir en Europe et d’y trouver une protection, alors qu’aujourd’hui ils risquent leur vie, en traversant la Méditerranée ou en franchissant illégalement d’autres frontières de l’Europe, pour parvenir sur le sol européen et y demander l’asile.

Une telle proposition ne remet pas en cause les politiques migratoires actuelles, elle consacre simplement une exception pour des personnes pouvant bénéficier d’une protection internationale. On peut donc la penser plus facile à accepter par les États membres de l’Union européenne. Elle a pour corolaire que les personnes ne bénéficiant pas de cette exception continueront à traverser la Méditerranée ou d’autres frontières comme elles le font actuellement, en courant les mêmes risques.

Un corridor suppose une entrée (comment choisit-on et qui choisit les personnes pouvant bénéficier du dispositif ?) et une sortie (comment les États se répartissent-ils les bénéficiaires du dispositif ?)

Mais dans les faits, de tels mécanismes existent déjà. Le HCR (Haut-Commissariat aux Réfugiés des Nations unies) intervient dans les pays qui ont un système d’asile inexistant ou restreint et qui ont un partenariat avec lui, pour examiner les demandes d’asile et proposer aux États de réinstaller sur leur sol les personnes qu’il a reconnues comme réfugiées.

Ce mécanisme de remet pas en cause la politique de fermeture des frontières tout en permettant aux personnes reconnues comme réfugiées d’accéder au territoire des États volontaires pour les accueillir.

Et c’est là que le bas blesse : le nombre de réfugiés réinstallés est ridiculement faible par rapport au nombre de réfugiés reconnu. Les États ne veulent pas, ou veulent trop peu, ou ceux qui veulent sont toujours les mêmes et sont trop peu nombreux. Rebaptiser la réinstallation « corridor humanitaire » risque de ne pas être suffisant pour vaincre leur réticence.

La camp de réfugié de Choucha est exemple de ces dysfonctionnements. Seule une partie des personnes reconnues réfugiées par le HCR ont été réinstallées dans différents États. Un programme d’installation en Tunisie a été proposé aux laissés-pour-compte, qui n’a pas fonctionné. Quand aux personnes qui n’ont pas été reconnues réfugiées, elles sont restées sans soutien à la fermeture du camp.

Une partie des habitants du camp de Choucha sont retournés en Libye et ont traversé la Méditerranée, ils sont aujourd’hui à Calais ou Hambourg, au Royaume-uni, en Suède ou en Italie. Certains sont sans doute mort en tentant la traversée.

La Libye n’a plus de partenariat avec le HCR, Kadhafi y ayant mis fin en son temps. Mais vu le rôle qu’a gardé ce pays dans la surveillance des frontières européennes et les contreparties financières qu’il en reçoit, l’Union européenne pourrait l’inciter à le reprendre. De toute façon, même s’il s’agissait d’une dispositif nouveau de « corridor humanitaire », il faudrait bien une forme de coopération avec l’État libyen.

Une autre ébauche de « corridor humanitaire » a existé avec l’opération Mare Nostrum de la marine italienne. Imparfaite au regard du nombre de morts en mer depuis le début de l’opération, profondément ambiguë puisque confiée à l’armée et mêlant sauvetage et surveillance, Mare Nostrum a quand même vu les navires italiens aller à la rencontre des boat people jusque dans les eaux libyennes pour les amener en Italie. D’où ils ont eu le choix du pays européens où ils voulaient demander l’asile, puisque l’Italie ne prenait plus les empreintes digitales.

Les pression de la France, de l’Allemagne, du Royaume-uni et de la Commission européenne, puis les décisions du Conseil européen de Luxembourg le 10 octobre dernier ont fermé ce corridor. Frontex va remplacer Mare Nostrum, à la limite des eaux territoriales italiennes, avec une mission de surveillance et non de sauvetage. L’Italie a recommencé à prendre les empreintes digitales des boat people arrivant sur son sol, redevenant le pays responsable de leur demande d’asile, où les autres États pourront renvoyer les demandeurs en vertu du règlement Dublin III.

Les associations qui demandent un changement de politique migratoire et celle qui proposent des aménagements dans le cadre des politiques existantes, comme l’ouverture de corridors humanitaires, peuvent se réconcilier : les États de l’Union européenne continuent vers plus de fermeture et plus de morts aux frontières, et sont pas prêts à faire des concessions.

 

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